Date stellaire 3076-7-6
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Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
HJ
Dans un grand élan de compréhension et de compassion envers ceux qui m'en avait fait la remarque, j'ai décidé de poster ce texte en plusieurs parties.
Néanmoins, fidèle à mes convictions (hem), qui veulent qu'il vaut mieux avoir le tout dés que possible, je propose un lien vers le texte d'origine pour ceux qui pourraient être intéressés.
Voilà, je pense qu'il y a désormais de quoi contenter tout un chacun. Bonne lecture, j'espère que cette petite histoire vous plaira.
Le désert Ocre s'étendait à perte de vue tout autour des pics sombres du Mont Roche-Noire. Autrefois monolithe d'apparence indestructible, la pierre volcanique avaient été taillée en mille arrêtes vives par des siècles de vents violents. La poussière rouge tirée du sable du désert s'était insinuée dans chaque fissure, dans chaque creux jusqu'à strier la montagne d'éclats sanguins, comme le corps de quelque gigantesque bête blessée.
Teledin amarra sa barge au pied d'un contrefort, là où pour la première fois le sable laissait place à la roche. Coupant le générateur antigravité, il laissa la plate-forme de pierre se poser doucement au sol. Les vents pouvaient par ici être suffisamment violent pour arracher l'engin à ses attaches et le faire dériver au loin, malgré le poids de sa gangue minérale.
Sans doute aurait-il été plus simple de se rendre directement au c?ur de la montagne par la voie des airs. Mais Teledin aimait laisser à ses hôtes involontaires le temps de se préparer à son arrivé. Cela facilitait les choses, et Gaïa savait qu'il n'avait pas besoin de complications supplémentaires.
Il épaula son sac, une grande chose de cuir marron rendue presque rectangulaire par son contenu, se courba pour compenser le poids et entama l'ascension de la sente qui le mènerai à destination.
La route n'était pas facile : les gorges étroites succédaient aux sentiers longeant des à-pics vertigineux et lorsque l'endroit était assez large pour qu'il puisse évoluer facilement malgré son gabarit, le sol glissait sous ses pieds, le sable fin ramené de la plaine se dérobant sous ses pas.
Ça et là, une pierre volcanique à la délicate texture poreuse fournissait l'occasion d'une pause revigorante et faisait oublier quelques instants les rigueurs du trajet. Alors, comme à chaque fois, Teledin se demandait, tout en faisant rouler la friandise dans sa bouche, si le plaisir était lié à la qualité de la pierre elle-même ou au contexte qui permettait de mieux l'apprécier. Il aurait été facile d'en ramener une avec lui pour trancher plus tard, mais pourquoi prendre le risque de se voir déçu?
Le chemin finit par s'élargir pour arriver dans une vallée profonde aux parois presque verticales. A une époque, une coulée de roche plus tendre avait remplie l'endroit. Il n'en restait plus désormais que quelques tâches gris-blanches dans des creux que l'érosion peinait à atteindre. Bientôt Teledin put sentir sur le bout de la langue que l'air devenait moins sec. Levant les yeux, il discerna dans les murs de roches noires les trous plus sombres marquant l'entrée des pièges à eau. La légère humidité qui s'en échappait suffisait à quelques mousses et herbes grises robustes dont la présence tranchait agréablement sur le dépouillement du reste de la montagne. Se sachant presque arrivé, Teledin hâta le pas.
Derniere édition le 2007-04-22-12-31 par Planartiste somat
Dans un grand élan de compréhension et de compassion envers ceux qui m'en avait fait la remarque, j'ai décidé de poster ce texte en plusieurs parties.
Néanmoins, fidèle à mes convictions (hem), qui veulent qu'il vaut mieux avoir le tout dés que possible, je propose un lien vers le texte d'origine pour ceux qui pourraient être intéressés.
Voilà, je pense qu'il y a désormais de quoi contenter tout un chacun. Bonne lecture, j'espère que cette petite histoire vous plaira.
Le désert Ocre s'étendait à perte de vue tout autour des pics sombres du Mont Roche-Noire. Autrefois monolithe d'apparence indestructible, la pierre volcanique avaient été taillée en mille arrêtes vives par des siècles de vents violents. La poussière rouge tirée du sable du désert s'était insinuée dans chaque fissure, dans chaque creux jusqu'à strier la montagne d'éclats sanguins, comme le corps de quelque gigantesque bête blessée.
Teledin amarra sa barge au pied d'un contrefort, là où pour la première fois le sable laissait place à la roche. Coupant le générateur antigravité, il laissa la plate-forme de pierre se poser doucement au sol. Les vents pouvaient par ici être suffisamment violent pour arracher l'engin à ses attaches et le faire dériver au loin, malgré le poids de sa gangue minérale.
Sans doute aurait-il été plus simple de se rendre directement au c?ur de la montagne par la voie des airs. Mais Teledin aimait laisser à ses hôtes involontaires le temps de se préparer à son arrivé. Cela facilitait les choses, et Gaïa savait qu'il n'avait pas besoin de complications supplémentaires.
Il épaula son sac, une grande chose de cuir marron rendue presque rectangulaire par son contenu, se courba pour compenser le poids et entama l'ascension de la sente qui le mènerai à destination.
La route n'était pas facile : les gorges étroites succédaient aux sentiers longeant des à-pics vertigineux et lorsque l'endroit était assez large pour qu'il puisse évoluer facilement malgré son gabarit, le sol glissait sous ses pieds, le sable fin ramené de la plaine se dérobant sous ses pas.
Ça et là, une pierre volcanique à la délicate texture poreuse fournissait l'occasion d'une pause revigorante et faisait oublier quelques instants les rigueurs du trajet. Alors, comme à chaque fois, Teledin se demandait, tout en faisant rouler la friandise dans sa bouche, si le plaisir était lié à la qualité de la pierre elle-même ou au contexte qui permettait de mieux l'apprécier. Il aurait été facile d'en ramener une avec lui pour trancher plus tard, mais pourquoi prendre le risque de se voir déçu?
Le chemin finit par s'élargir pour arriver dans une vallée profonde aux parois presque verticales. A une époque, une coulée de roche plus tendre avait remplie l'endroit. Il n'en restait plus désormais que quelques tâches gris-blanches dans des creux que l'érosion peinait à atteindre. Bientôt Teledin put sentir sur le bout de la langue que l'air devenait moins sec. Levant les yeux, il discerna dans les murs de roches noires les trous plus sombres marquant l'entrée des pièges à eau. La légère humidité qui s'en échappait suffisait à quelques mousses et herbes grises robustes dont la présence tranchait agréablement sur le dépouillement du reste de la montagne. Se sachant presque arrivé, Teledin hâta le pas.
Derniere édition le 2007-04-22-12-31 par Planartiste somat
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
Quelques centaines de mètres plus loin, le village de Refuge se cachait effectivement au creux de la vallée. Pour autant qu'il le savait, le nom de l'endroit n'avait pas réellement été choisit. Les grottes avaient tout d'abord été cela, un simple refuge, pour la population déportée dans le désert. Au fil des ans il avait vu les expatriés s'organiser, les cavernes s'aménager et un village sortir de la roche. Le "refuge" avait gagné une majuscule et l'endroit un nom sur les cartes.
Malgré le temps et les aménagements, l'ensemble restait très dépouillé. Les murs de pierre étaient néanmoins décorés de motifs blancs et ocre et des pants de tissus traversaient par endroit la vallée d'un bord à l'autre pour créer des zones d'ombres sous lesquelles s'abriter du soleil de midi. Dans les hauteurs, des ponts rudimentaires permettaient de traverser sans avoir à redescendre plusieurs dizaines de mètres d'escaliers abrupts, souvent directement taillés à flanc de montagne.
Comme toujours les lieux étaient presque désert pour son arrivée. Au plus, des formes furtives se devinaient derrière les rideaux épais des maisons troglodytes. Dans les cavernes les plus proches du sol, les broutes-roches paissaient sans surveillance les plantes chiches qui acceptaient de pousser tant bien que mal ici. Ces quadrupèdes, aux yeux protégés par une épaisse plaque osseuse frontale, constituaient pourtant la principale source de nourriture des locaux. Ils fournissaient également une laine grise, rêche bien que solide, mais aussi os, cuir, tendons et boyaux qui servaient pour une multitude d'applications.
Un peu plus loin, devant la salle commune, trois personnes l'attendaient. Le conseil du village : Ioan Dolv, le doyen, râblé et sec, Juan Ying, petite et voutée, qui soignait les hommes et Shawn Nin, grand et fort pour les siens, qui lui soignait les bêtes.
Tous dissimulaient leur visage sous un voile de tissu ocre, à l'origine porté pour se protéger de la poussière omniprésente. D'après ce qu'avait compris Teledin, la tradition le rendait désormais obligatoire devant les étrangers, sans pour autant que son rôle premier ait disparu.
Teledin s'approcha et les salua. Malgré toutes ces années il n'avait toujours pas l'habitude du langage des hommes et sa bouche lui semblait emplie de cailloux :
"Bonjour à vous"
En entendant sa voix grave et vibrante, les humains eurent un mouvement involontaire de recul, comme à chaque fois. Mais cela faisant longtemps que Teledin ne s'en étonnait plus. En transposant l'image qu'il avait d'eux, frêles et fragiles, il imaginait sans peine ce que sa propre apparence pouvait avoir de déroutant, voir d'inquiétant à leurs yeux. Et cela sans même prendre en compte leurs situations respectives.
Fin et élancé pour les siens, Teledin était plus large que deux Shawn Nin côtes à côtes et dépassait ce dernier de près de deux têtes. Son corps était recouvert d'une épaisse peau cristalline rouge aux arrêtes vives et ses yeux gris-bleu brillaient comme alimenté par quelque lumière intérieure. Le regard terne des humains ne pouvait d'ailleurs soutenir longtemps le sien. Non, en dehors du fait qu'ils disposaient du même nombre de membres placés en des endroits similaires, les ressemblances entre chrystaliens et humains n'étaient vraiment pas nombreuses. Quant aux différences, elles proclamaient toutes l'effrayante domination des enfants de Gaïa sur ceux de la Voie Lactée, sur le plan physique tout du moins.
Le doyen se reprit finalement et lui rendit son salut :
"Bonjour à toi golem, soit le bienvenu parmi nous."
Venant d'autre humains, le terme aurait été désobligeant. Mais avec les générations d'exil Teledin avait vu les habitants de Refuge oublier, avec maintes autres choses, la signification initiale de ce mot.
Les autres saluèrent à leur tour, puis l'invitèrent à pénétrer dans la salle commune. C'était une grande pièce ovale, probablement la seule assez haute dans le village pour que le chrystalien puisse tenir debout. Les fenêtres étroites ne suffisaient pas à éclairer convenablement les lieux et des lampes avaient été ajoutées pour mettre en valeur les peintures murales. Celles-ci, blanches et ocre comme à l'extérieur, faute d'autres pigments en quantités suffisantes, retraçaient l'histoire des habitants de Refuge. La fresque formait la mémoire du village dans un environnement où maladie et famine pouvait à tout moment emporter les anciens et leur savoir si précieux.
On y voyait la puissante armada humaine, complexes formes blanches, s'emparer de la planète et le massacre, traits ocres incisifs, des chrystaliens vaincus et jugés peu productifs. Puis des tours ivoires jaillissaient du sol pour former les hautes citées humaines. L'expansion triomphante subitement était stoppé par l'assaut inattendu des "démons" guraks, silhouettes rouges aux excroissances blanches. Une fois la colère de ces derniers portée ailleurs, les forces chrystaliennes restantes s'abattirent sur les colonies humaines meurtries. Multitude de figures blanches sur fond rouge, la déportation des humains survivant dans le désert Ocre.
Un pan de mur entier servait ensuite à présenter les termes de l'Interdit, le rejet de toute technologie non respectueuse de Gaïa. Passé ce point la fresque quittait la Grande Histoire, celle de la planète et de la galaxie, pour se concentrer sur celle de Refuge, faute d'informations sur le monde extérieur : la découverte de Roche-Noire au c?ur du désert, la Grande Famine avant la domestication des broutes-roches et alors que la situation semblait enfin s'améliorer, la Peste Grise.
Mais Teledin connaissait déjà tout cela et ne s'y attarda pas. Il traversa donc la pièce pour s'asseoir à une des extrémités de l'ovale, à la place d'honneur. Sa place. Les membres du conseil s'installèrent à leur tour, jambes croisées, en demi-cercle en face de lui.
Le chrystalien ouvrit alors son sac et en sorti une dizaine de lingots de métal, du fer pour l'essentiel. En face de lui, les yeux des humains brillaient, imaginant déjà couteaux et outils, les milles et uns objets difficiles ou impossible à réaliser à partir de la pierre ou des matières animales, seules ressources facilement disponibles dans la vallée de Roche-Noire.
Fer, bois, tissus, huiles, épices et milles autres choses fondamentales ou luxes simples, les Anciens chrystaliens disposaient là d'un formidable instrument pour conserver un contrôle étroit sur les tribus humaines disséminés à travers le désert.
L'Interdit spécifiait en effet entre autre chose l'obligation de se développer conformément à la volonté de Gaïa. Et puisque les humains n'étaient pas en mesure de suivre ce principe simple par eux-mêmes, comme ils l'avaient démontré mainte et mainte fois par le passé, tout aménagement devait se faire après validation par un chrystalien. Ceux qui s'y pliaient et qui montraient leur compréhension de la terre étaient récompensées, les autres se voyaient tout simplement "oubliés" lors de la répartition des aides.
Teledin prenait soin à ce que les choses se passent bien dans le village qui lui avait été assigné : Refuge respectait les règles, la petite communauté s'intégrant harmonieusement au sein de Roche-Noire. Satisfaits, les Anciens la récompensait régulièrement en lui accordant plus que la part standard. Deux lingots de cuivre figuraient ainsi aux cotés de ceux de fer apportés par le chrystalien.
Les membres du conseil finirent par se lasser des barres de métal, non sans les avoir soupesées et examinées en tout sens au préalable, et la discussion put avancer.
Ils parlèrent longtemps, présentant les doléances du village auprès des chrystaliens, indiquant où et comment ils souhaitaient agrandir maisons et étables et de toutes les choses qui faisaient le quotidien de Refuge.
Teledin avait appris depuis longtemps à ne pas poser de questions inutiles et à les laisser présenter les choses telles qu'ils le désiraient. Ses questions, les questions d'un chrystalien, apportaient la suspicion et le doute: que voulait-il? Comment cette information pourrait-elle être utilisée contre eux?
Ce qu'il avait réellement besoin de savoir, Teledin pouvait l'obtenir sans être inutilement invasif. Alors les entretiens se déroulaient toujours de la même façon. Tout d'abord, il sortait du sac ce qu'il avait apporté pour la communauté et les humains exprimaient leur joie ou leur déception, selon les cas. Puis ils lui présentaient la situation en détail, et si nécessaire l'emmenaient visiter tel ou tel endroit du village, désert pour l'occasion, qu'il devait voir pour pouvoir donner son accord. Ils rentraient ensuite à la salle commune où le chrystalien listait les remarques qu'il avait pu réunir et ce qu'il souhaitait voir changer pour sa prochaine visite. Après les salutations d'usages, il repartait ensuite par là où il était arrivé et la vie au village pouvait reprendre son cours normal.
Derniere édition le 2007-04-22-23-39 par Somat
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
Alors qu'il redescendait la montagne, une forme sombre tomba soudain des hauteurs et lui atterrit sur les épaules en criant quelque chose comme "Yaaahaaa!". Imperturbable, le chrystalien la saisie et la posa à terre. C'était un humain de petite taille drapé de laine grise. Le voile, à moitié arraché par le saut, laissait deviner sous la crasse un visage aux traits délicats et assez harmonieux, tout du moins d'après l'idée que ce faisait Teledin des canons de beautés humains.
"Ce n'est pas drôle, tu n'as même pas vacillé golem!"
"Je pèse sept cent trente-huit kilos, tu ne me feras pas bouger si facilement enfant?"
Teledin observa de plus prêt son jeune agresseur, qui ne ressemblait plus tout à fait au gamin effronté qui l'interceptait systématiquement sur le chemin du retour depuis quelques années. Il finit par identifier la différence :
"Oh, tu es une femme? peut être pas tout à fait encore? une fille?"
La jeune fille le regarda bizarrement.
"C'est évident non. Et puis Gia, c'est un prénom de fille!"
"Je ne m'étais jamais posé la question en fait et ce n'est pas évident de faire la différence entre les enfants humains. Mais tu as changé."
Le ton de Gia s'adoucit. Jouant avec le tissu pour mettre ses formes naissantes en valeur elle demanda :
"Ah, tu trouves?"
Teledin confirma son impression.
"Euh? Mais toi tu es bien un homme? Enfin un mâle? Euh? un chrystalien garçon quoi?"
Le chrystalien sourit, amusé. Prenant sa plus belle voie grave il répondit :
"Non."
"Oh? Désolée. Teledin c'est un nom de fille chez les chrystaliens alors?"
Ce dernier rit doucement.
"Non plus."
Gia avait l'air perdue.
"Il n'y a pas de sexes comme tu l'entends chez nous. Il n'existe que les chrystaliens et Gaïa."
"Ah?"
"Je t'en parlerai plus tard, ne restons pas là."
Les autres humains verraient d'un mauvais ?il la jeune fille trainer ainsi avec lui. Ils s'éloignèrent donc du sentier, se réfugiant derrière un replis de roche qui les mettrait à l'abris des regards indiscrets.
"Cela n'étonne personne que tu disparaisses systématiquement après un de mes passages?"
"Non, c'est toujours agité quant tu pars. Il faut rattraper le travail qui n'a pas été fait pendant la journée?"
"Il serait plus simple de ne pas se cacher lorsque je viens vous rendre visite?"
La jeune fille haussa les épaules.
"Ils ont peur."
Son ton impliquait que c'était une attitude parfaitement idiote. Si Teledin appréciait la confiance que Gia lui portait, il se souvenait par contre de la guerre. Les humains avaient raison de craindre les chrystaliens, tout comme les chrystaliens avaient craint les humains avant la providentielle intervention Gurak. Mais il n'était pas nécessaire de rappeler cela à une enfant dont les grands-parents même ne se souvenaient plus de cette période qu'à travers des souvenirs d'enfance voilés. Il décida donc de changer de sujet.
"As-tu fait des progrès?"
Nerveuse, Gia se mordit la lèvre tout en sortant délicatement un sachet de sa tunique. Elle en tira un délicat oiseau de pierre gris-bleu qui semblait sur le point de s'envoler. Teledin le saisit entre deux doigts et l'examina en détails.
"Tu as bien choisit ta pierre. D'où vient-elle?"
"Je l'ai? euh? récupérée lorsqu'une caravane des Nomades est passée par le village?"
Un autre village avait du plaire aux anciens et en recevoir un chargement en récompense : ce genre de pierre ne se trouvait pas dans le désert Ocre.
"Tu t'es améliorée."
L'humaine afficha un grand sourire.
"Il reste néanmoins de la place pour pas mal de progrès encore."
Elle rougit. Teledin entreprit alors de lister les petits défauts, les légères imperfections qui révélaient parfois le manque d'expérience et de technique du sculpteur.
"Une dernière chose, comment as-tu choisis ton sujet? Il n'y a guère d'oiseaux dans ce désert."
"Je? je l'ai trouvé approprié. La pierre m'a fait penser aux légendes de grand-mère sur l'oiseau du bonheur?"
"Tu n'avais pas de modèle alors?"
Elle secoua la tête. Teledin regarda encore une fois la sculpture. Comme vivante, presque parfaite.
"Alors tu as compris l'essentiel. Tâchons de remédier à tes quelques lacunes dans ce cas?"
Ils passèrent donc la fin de l'après-midi à travailler la pierre, comme après chacune de ses visites depuis désormais cinq années. Il n'aurait bientôt plus grand chose à lui apprendre, l'enfant humaine, la jeune fille désormais, manifestait un talent que Teledin ne pensait pas pouvoir trouver chez un humain. L'attention qu'elle portait à son matériau, le respect et la compréhension profonde qui la liait à la pierre, elle possédait toutes les qualités nécessaire pour faire un bon sculpteur, même selon les standards chrystaliens. Bientôt il n'aurait plus rien à lui apprendre, déjà, il essayait d'imaginer un moyen pour qu'elle puisse bénéficier de l'enseignement d'un des grands noms chrystaliens de la sculpture. Elle le méritait.
"Ce n'est pas drôle, tu n'as même pas vacillé golem!"
"Je pèse sept cent trente-huit kilos, tu ne me feras pas bouger si facilement enfant?"
Teledin observa de plus prêt son jeune agresseur, qui ne ressemblait plus tout à fait au gamin effronté qui l'interceptait systématiquement sur le chemin du retour depuis quelques années. Il finit par identifier la différence :
"Oh, tu es une femme? peut être pas tout à fait encore? une fille?"
La jeune fille le regarda bizarrement.
"C'est évident non. Et puis Gia, c'est un prénom de fille!"
"Je ne m'étais jamais posé la question en fait et ce n'est pas évident de faire la différence entre les enfants humains. Mais tu as changé."
Le ton de Gia s'adoucit. Jouant avec le tissu pour mettre ses formes naissantes en valeur elle demanda :
"Ah, tu trouves?"
Teledin confirma son impression.
"Euh? Mais toi tu es bien un homme? Enfin un mâle? Euh? un chrystalien garçon quoi?"
Le chrystalien sourit, amusé. Prenant sa plus belle voie grave il répondit :
"Non."
"Oh? Désolée. Teledin c'est un nom de fille chez les chrystaliens alors?"
Ce dernier rit doucement.
"Non plus."
Gia avait l'air perdue.
"Il n'y a pas de sexes comme tu l'entends chez nous. Il n'existe que les chrystaliens et Gaïa."
"Ah?"
"Je t'en parlerai plus tard, ne restons pas là."
Les autres humains verraient d'un mauvais ?il la jeune fille trainer ainsi avec lui. Ils s'éloignèrent donc du sentier, se réfugiant derrière un replis de roche qui les mettrait à l'abris des regards indiscrets.
"Cela n'étonne personne que tu disparaisses systématiquement après un de mes passages?"
"Non, c'est toujours agité quant tu pars. Il faut rattraper le travail qui n'a pas été fait pendant la journée?"
"Il serait plus simple de ne pas se cacher lorsque je viens vous rendre visite?"
La jeune fille haussa les épaules.
"Ils ont peur."
Son ton impliquait que c'était une attitude parfaitement idiote. Si Teledin appréciait la confiance que Gia lui portait, il se souvenait par contre de la guerre. Les humains avaient raison de craindre les chrystaliens, tout comme les chrystaliens avaient craint les humains avant la providentielle intervention Gurak. Mais il n'était pas nécessaire de rappeler cela à une enfant dont les grands-parents même ne se souvenaient plus de cette période qu'à travers des souvenirs d'enfance voilés. Il décida donc de changer de sujet.
"As-tu fait des progrès?"
Nerveuse, Gia se mordit la lèvre tout en sortant délicatement un sachet de sa tunique. Elle en tira un délicat oiseau de pierre gris-bleu qui semblait sur le point de s'envoler. Teledin le saisit entre deux doigts et l'examina en détails.
"Tu as bien choisit ta pierre. D'où vient-elle?"
"Je l'ai? euh? récupérée lorsqu'une caravane des Nomades est passée par le village?"
Un autre village avait du plaire aux anciens et en recevoir un chargement en récompense : ce genre de pierre ne se trouvait pas dans le désert Ocre.
"Tu t'es améliorée."
L'humaine afficha un grand sourire.
"Il reste néanmoins de la place pour pas mal de progrès encore."
Elle rougit. Teledin entreprit alors de lister les petits défauts, les légères imperfections qui révélaient parfois le manque d'expérience et de technique du sculpteur.
"Une dernière chose, comment as-tu choisis ton sujet? Il n'y a guère d'oiseaux dans ce désert."
"Je? je l'ai trouvé approprié. La pierre m'a fait penser aux légendes de grand-mère sur l'oiseau du bonheur?"
"Tu n'avais pas de modèle alors?"
Elle secoua la tête. Teledin regarda encore une fois la sculpture. Comme vivante, presque parfaite.
"Alors tu as compris l'essentiel. Tâchons de remédier à tes quelques lacunes dans ce cas?"
Ils passèrent donc la fin de l'après-midi à travailler la pierre, comme après chacune de ses visites depuis désormais cinq années. Il n'aurait bientôt plus grand chose à lui apprendre, l'enfant humaine, la jeune fille désormais, manifestait un talent que Teledin ne pensait pas pouvoir trouver chez un humain. L'attention qu'elle portait à son matériau, le respect et la compréhension profonde qui la liait à la pierre, elle possédait toutes les qualités nécessaire pour faire un bon sculpteur, même selon les standards chrystaliens. Bientôt il n'aurait plus rien à lui apprendre, déjà, il essayait d'imaginer un moyen pour qu'elle puisse bénéficier de l'enseignement d'un des grands noms chrystaliens de la sculpture. Elle le méritait.
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
La barge de Teledin flottait au dessus de Roche-Noire. La nuit était noire, une de ces rares nuits où aucune des deux lunes de Oon ne flottait dans le ciel. Les étoiles, comme toujours voilée par le nuage de poussière en périphérie du système, brillaient d'une lumière pâle, presque indiscernable. Il aurait fallu une vue meilleure que celle d'un humain pour distinguer le chrystalien et son véhicule voler au dessus de la montagne.
Quelques mois avaient passés depuis sa dernière visite et un petit bilan s'imposait avant de revenir voir les habitants de Refuge. Jouant avec le disque de contrôle, Teledin activa son terminal. Le sable-crystal s'agita dans sa vasque, et après un bref instant de chaos coloré se figea en une délicat construction noire et rouge, une reproduction fidèle de l'ancien volcan.
Une nouvelle inclinaison du disque de contrôle et la plate-forme de pierre se mit à vibrer doucement. Des points jaunes commencèrent à apparaître au creux de la représentation de Roche-Noire alors que le scanner analysait la structure interne de l'original. Teledin n'aimait pas cette corvée imposée par les Anciens, mais les règles étant posées, il fallait bien contrôler pour s'assurer de leur respect. Qui pouvait faire confiance à ces humains demandaient-ils, et cela même si Teledin n'avait jamais eut à se plaindre des habitants de Refuge tout au long de quatre générations d'humains.
Bientôt on put distinguer les creux des habitations et des cavernes à bétail, et les étendues plus vastes des chambres naturelles perdues loin sous la surface. Le tout formait un motif bien connu par le chrystalien, qui repéra rapidement les nouveaux éléments ajoutés. Sans surprise, tout était conforme à ce qui avait été discuté et validé lors de son dernier passage.
Il s'apprêtait à couper le dispositif lorsqu'un détail retint son attention. Quelque chose n'allait pas, vers le centre de la structure. D'un geste, il ordonna au sable-crystal de séparer la montagne miniature en deux. En coupe, l'ajout sautait au yeux. Une sorte de tunnel partait d'une des maison troglodytes pour rejoindre, via un ensemble de fissures naturelles, une des cavernes situés sous le village. Comment avaient-ils su où creuser? La chance seule ne pouvait pas expliquer un tracé aussi direct vers un endroit dont les habitants de Refuge n'étaient même pas censé connaître l'existence. Mais ce n'était pas la question la plus importante. Pourquoi creuser ce tunnel? Qu'espéraient-ils trouver en bas pour défier ainsi les interdits?
Teledin se sentait trahit. N'avait-il pas été souple et conciliant toutes ces années? N'avait-il pas fait milles et une concessions, pris maintes libertés avec les normes strictes des Anciens? Il leur avait fait confiance, le lui rendaient-ils par le mensonge et la dissimulation?
Quoiqu'il en soit, son devoir était clair. L'expansion humaine n'était pas autorisée en dehors d'un strict contrôle chrystalien. Déjà, les données du scanner avaient été envoyées au Conseil, automatiquement, ainsi qu'il l'avait configuré bien des années auparavant sans se douter qu'il regretterait un jour de ne pouvoir délayer l'opération. L'impuissance dans laquelle il s'était mis lui-même l'enrageait. Dans leur propre intérêt les humains allaient devoir lui fournir d'excellentes explications, Teledin aurait des comptes à rendre aux Anciens.
Quelques mois avaient passés depuis sa dernière visite et un petit bilan s'imposait avant de revenir voir les habitants de Refuge. Jouant avec le disque de contrôle, Teledin activa son terminal. Le sable-crystal s'agita dans sa vasque, et après un bref instant de chaos coloré se figea en une délicat construction noire et rouge, une reproduction fidèle de l'ancien volcan.
Une nouvelle inclinaison du disque de contrôle et la plate-forme de pierre se mit à vibrer doucement. Des points jaunes commencèrent à apparaître au creux de la représentation de Roche-Noire alors que le scanner analysait la structure interne de l'original. Teledin n'aimait pas cette corvée imposée par les Anciens, mais les règles étant posées, il fallait bien contrôler pour s'assurer de leur respect. Qui pouvait faire confiance à ces humains demandaient-ils, et cela même si Teledin n'avait jamais eut à se plaindre des habitants de Refuge tout au long de quatre générations d'humains.
Bientôt on put distinguer les creux des habitations et des cavernes à bétail, et les étendues plus vastes des chambres naturelles perdues loin sous la surface. Le tout formait un motif bien connu par le chrystalien, qui repéra rapidement les nouveaux éléments ajoutés. Sans surprise, tout était conforme à ce qui avait été discuté et validé lors de son dernier passage.
Il s'apprêtait à couper le dispositif lorsqu'un détail retint son attention. Quelque chose n'allait pas, vers le centre de la structure. D'un geste, il ordonna au sable-crystal de séparer la montagne miniature en deux. En coupe, l'ajout sautait au yeux. Une sorte de tunnel partait d'une des maison troglodytes pour rejoindre, via un ensemble de fissures naturelles, une des cavernes situés sous le village. Comment avaient-ils su où creuser? La chance seule ne pouvait pas expliquer un tracé aussi direct vers un endroit dont les habitants de Refuge n'étaient même pas censé connaître l'existence. Mais ce n'était pas la question la plus importante. Pourquoi creuser ce tunnel? Qu'espéraient-ils trouver en bas pour défier ainsi les interdits?
Teledin se sentait trahit. N'avait-il pas été souple et conciliant toutes ces années? N'avait-il pas fait milles et une concessions, pris maintes libertés avec les normes strictes des Anciens? Il leur avait fait confiance, le lui rendaient-ils par le mensonge et la dissimulation?
Quoiqu'il en soit, son devoir était clair. L'expansion humaine n'était pas autorisée en dehors d'un strict contrôle chrystalien. Déjà, les données du scanner avaient été envoyées au Conseil, automatiquement, ainsi qu'il l'avait configuré bien des années auparavant sans se douter qu'il regretterait un jour de ne pouvoir délayer l'opération. L'impuissance dans laquelle il s'était mis lui-même l'enrageait. Dans leur propre intérêt les humains allaient devoir lui fournir d'excellentes explications, Teledin aurait des comptes à rendre aux Anciens.
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Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
C'est un chrystalien furieux qui débarqua sans douceur au c?ur de Refuge. Les rideaux claquèrent, la poussière vola, emportés par le déplacement d'air alors que la barge antigravité se posait en sifflant. Laissant la plate-forme de pierre flotter au milieu du passage, Teledin se dirigea vers le bâtiment où il savait trouver l'entrée du tunnel. Des cris inquiets s'élevaient des habitations alentours, des têtes anxieuses apparaissaient furtivement aux fenêtres. Quelque part, un enfant se mit à pleurer. Tout cela ne fit qu'énerver un peu plus le chrystalien. Il était fatigué des humains et de leurs peurs, de leur duplicité imbécile qui le mettait dans cette situation délicate. Se rendaient-ils seulement compte des risques qu'ils prenaient à braver ainsi l'interdit? Et pour quoi? Un espoir hypothétique de trouver du minerai sans doute, ou quelque autre idiotie dans le genre. Barbares! Ignares! Crétins à la vue courte! Que de temps passé à tenter de protéger et d'aider ces imbéciles contre l'avis du Conseil pour les voir saboter ainsi son travail. La terre était sacrée, les humains savaient pertinemment qu'ils ne pouvaient creuser ici et là sans réfléchir. Et il se passerait encore bien des années avant que qui que ce soit n'envisage seulement de leur donner le droit d'aménager le sol sans supervision.
Il arriva enfin devant la bâtisse qu'il cherchait et pénétra à l'intérieur sans même ralentir pour le rideau qui en barrait l'entrée. L'étoffe s'accrocha à lui alors qu'il passait et il l'arracha d'un geste rageur. Dans un coin, deux formes sombres se blottissaient apeurées, l'une d'entre elle tenait un couteau. Teledin lui jeta un coup d'?il dédaigneux avant de s'intéresser au tunnel. Celui-ci était fermé par une trappe, elle même cachée sommairement sous un tapis usé. La trappe n'opposa guère plus de résistance que le rideau de l'entrée et l'instant d'après Teledin contemplait un boyau sombre s'enfonçant dans les profondeurs, juste assez large pour qu'il puisse l'emprunter courbé et probablement frottant contre les parois. Qu'importe, il passerait.
Il lui fallu effectivement jouer des épaules pour progresser. Sa peau cristalline crissait contre la roche plus tendre qui s'effritait sous ses assauts furieux. A la vue de la façon dont avait été creusé le boyau, à la hâte et sans grâce, cela ne risquait de toute façon pas d'empirer les choses.
Le chemin était tortueux. Souvent courbé, parfois rampant ou de biais, toujours fulminant, Teledin progressait à travers la terre. Après de longues minutes, la galerie s'élargit enfin avant de s'ouvrir sur une large caverne voutée. Alors qu'il se redressait pour mieux voir la scène, Teledin se figea tout à coup, frappé de stupeur devant le spectacle improbable qui se déroulait sous ses yeux. Dans une lumière rougeâtre s'affairaient des hommes aux torses nus, portant, fondant, frappant, façonnant, trempant le métal dans une fournaise vomissant d'épaisses fumées noirâtres. A l'extrémité de la pièce, près d'une meule tournoyante projetant milles étincelles se trouvaient les produits finis : lames, pointes de lances et de flèches, et même l'improbable forme trapue d'un canon. Tout le métal de Refuge devait se trouver là, outils, ustensiles de cuisine ou bijoux se transformant après une chaîne de feu et de bruit en armes brillantes et acérées.
Le silence se fit peu à peu tandis que les humains réalisaient la présence du chrystalien. Un marteau solitaire raisonna encore quelques instants avant de se taire. Le souffle crépitant de la forge elle-même sembla se faire moins bruyant.
Teledin finit de se redresser. Sa colère s'était évaporée, laissant la place à une incompréhension profonde. Il savait désormais pourquoi ils avaient ressentis le besoin de se cacher pour leur sinistre besogne, mais cela n'expliquait finalement pas grand chose. Qu'espéraient les humains à s'armer ainsi?
"Que faites-vous?" leur demanda-t-il d'une voix hachée, "pourquoi détruire vos outils? Comment nourrirez-vous vos familles ensuite?"
Tous le fixaient mais seul le silence lui répondit.
"Je ne pourrais pas vous aider si je n'ai pas connaissance de la situation. Et quelle qu'elle soit vous n'avez pas besoin d'armes?"
L'un des hommes finit par s'avancer. Large et puissant, Shawn Nin, le vétérinaire.
"Nos bêtes meurent, golem, nous ne pouvons déjà plus nourrir nos familles?"
"Vous armer ne guérira pas les broute-roches soigneur, tu dois le savoir mieux que personne."
Le ton de l'humain monta. La colère perçait dans sa voix.
"Rien ne les guérira, j'ai tout essayé. Leurs yeux s'injectent de sang tout d'abord, puis ils se mettent à baver et perdent leur laine par touffes entières. Ils ne mangent plus, boivent à peine. En quelques jours les plus fort d'entre eux sont faméliques. Et tous meurent en moins de deux semaines? Les trois-quarts des troupeaux sont déjà morts?"
Sans ses bêtes, la petite communauté ne pouvait effectivement pas espérer survivre.
"Pourquoi ne pas m'avoir contacté dans ce cas? Vous disposez de ce qu'il faut pour les situations d'urgence de ce type."
Shawn Nin cracha à terre. Un murmure agité parcouru la foule.
"Où était votre aide pendant la Grande Famine? Nous avons attendu des semaines de la nourriture et de l'eau, rien n'est venu. Vous êtes venu constater notre misère et porter des mots creux pendant que les nôtres mourraient. Et pendant la Peste Grise? Nous vous avons appelé cette fois-là encore, et parmi les survivants, ceux qui ne se sont pas décomposés vivant, aucun ne s'est rappelé vous avoir vu avec des médicaments ou quoi que ce soit pour nous aider! Non chrystalien, nous ne vous avons pas appelé à l'aide, nous n'avions pas besoin de vous voir venir contempler nos bêtes mourantes et prendre en pitié nos enfants."
Teledin tiqua. Les deux tragiques épisodes avaient failli venir à bout des réfugiés et il n'avait rien pu faire. Le Conseil estimaient alors que les humains pouvaient bien se débrouiller seul et lui avait formellement interdit d'intervenir. La guerre n'était pas si loin de mémoire de chrystalien, et nombreux encore étaient ceux qui considéraient que la déportation dans le désert Ocre étaient une mesure trop douce pour les colons de Oon.
Shawn Nin avait raison, sans doute n'aurait-il rien pu faire cette fois-ci encore.
"Et les armes?"
L'humain répondit, le défi dans la voix, et autre chose aussi. De la peur?
"Nous irons prendre la nourriture et les bêtes là où elles se trouvent."
Il n'existait pas tant d'endroits que ça où la nourriture et les bêtes des hommes pouvaient se trouver. Tous étaient des villages humains.
Incrédule, Teledin demanda :
"Vous tueriez vos frères de race pour assurer la survie de votre village?"
"Si certains doivent mourir, alors que ce soit d'autres que nous! Notre loyauté va aux nôtres avant tout"
Malgré son attitude bravache, le chrystalien sentait que Shawn Nin n'était pas aussi à l'aise avec la notion que ce qu'il affichait.
"Cela ne résoudra rien. Que pensez-vous qu'il se passera lorsque les Anciens verront des humains tuer d'autre humains?"
Murmures dans la salle. Visiblement ils ne savaient pas vraiment mais imaginaient le pire. Teledin n'était d'ailleurs pas certains de ce qui pourrait bien arriver. En fonction de l'éloquence des orateurs et de l'influence des différentes factions, le Conseil pouvait très bien décider de laisser les humains se massacrer entre eux.
Mais l'idée même de voir ceux qu'on lui avait confier s'adonner au pillage révoltait le chrystalien. Il ne pouvait pas les laisser faire et voir ce qui allait arriver.
"Vous ne ferez pas cela. Il est encore temps de détruire ces armes. En expliquant la situation actuelle, je suis sûr que les Anciens ne vous sanctionnerons pas pour avoir creusé jusqu'à cette salle."
Les humains ne répondirent pas, ils se contentaient de le fixer, indécis. Teledin se dirigea alors vers le fond de la salle, vers les armes, fermement décidé à mettre un terme à cette folie.
Soudain, quelqu'un s'interposa. C'était un jeune homme, presque un enfant encore. Il tremblait de tout son corps mais se planta devant le chrystalien.
"Non, c'est notre dernier espoir. Vous ne pouvez pas faire ça!"
Sans répondre, Teledin l'écarta doucement de sa route. L'humain essaya bien de résister, mais qu'était-il face au puissant chrystalien?
Il arriva enfin devant les armes. Il saisit tout d'abord une lame recourbée, qui n'attendait plus que sa garde pour former un redoutable cimeterre. Teledin la brisa en morceaux et en écrasa le fil entre ses mains herculéennes jusqu'à le rendre irrécupérable. Le métal crissait, criait, souffrait, cédait. Derrière lui, les hommes le regardait faire, tétanisés. Une poignée de pointes de flèches subit le même sort, et il venait tout juste de saisir une nouvelle lame lorsqu'il fut de nouveau interrompu.
"Par ici golem!"
Le jeune homme, de nouveau. Il se tenait cette fois-ci derrière le canon. La bouche de métal luisante était tourné vers le chrystalien. L'humain tenait à la main un brandon rougeoyant. Distraitement, Teledin se demanda comment les humains avaient pu faire de la poudre noire alors que la plupart des ingrédients ne se trouvaient pas dans la région? Comment diable avaient-ils obtenu du salpêtre par exemple? Peut être avaient-ils réussis à inventer quelque nouvelle substance explosive à partir des maigres ressources à leur disposition. L'ingéniosité des humains semblait sans limite, surtout lorsqu'il s'agissait de détruire malheureusement.
"Eloigne toi des armes, sinon je? je n'hésiterai pas à faire feu."
Sa main comme sa voix tremblait. De grosses gouttes de sueurs coulaient sur son front et la chaleur de la forge ne devait pas y être pour grand chose.
Teledin l'ignora, saisit la lame à pleine main et la brisa d'un seul geste. L'instant d'après un coup puissant lui percuta le torse. Quelque chose craqua. Le chrystalien se sentit soulevé du sol et retomber lourdement sur le dos. Ce ne fut qu'après qu'il entendit la détonation qui résonnait encore à travers la chambre.
Groggy, il lui fallut quelques secondes pour trouver la force de se redresser péniblement. Autour de lui, les humains, flous comme tout le reste, s'agitaient apparemment sans but. Certains devaient crier, mais le chrystalien ne les entendait pas. D'une main, il examina son torse. Des morceaux de cristal rouge, fragilisés, tombèrent au sol. Au fond d'un creux circulaire, ses doigts trouvèrent une fente, puis une deuxième. Pas très étendues, pas très profondes, pas très graves. Le derme lui-même semblait intact. Le boulet d'acier, qui avait roulé un peu plus loin, n'avait heureusement pas eut la puissance de pénétration des armes modernes anti-chrystalien. Déjà, sa vue se faisait moins trouble. Le choc, surtout, avait été rude. Mentalement, plus que physiquement. Ils lui avaient tiré dessus. Ils avaient essayé de le tuer. Il n'aurait jamais cru que cela possible.
Lentement, le chrystalien prit la direction de la sortie.
Il arriva enfin devant la bâtisse qu'il cherchait et pénétra à l'intérieur sans même ralentir pour le rideau qui en barrait l'entrée. L'étoffe s'accrocha à lui alors qu'il passait et il l'arracha d'un geste rageur. Dans un coin, deux formes sombres se blottissaient apeurées, l'une d'entre elle tenait un couteau. Teledin lui jeta un coup d'?il dédaigneux avant de s'intéresser au tunnel. Celui-ci était fermé par une trappe, elle même cachée sommairement sous un tapis usé. La trappe n'opposa guère plus de résistance que le rideau de l'entrée et l'instant d'après Teledin contemplait un boyau sombre s'enfonçant dans les profondeurs, juste assez large pour qu'il puisse l'emprunter courbé et probablement frottant contre les parois. Qu'importe, il passerait.
Il lui fallu effectivement jouer des épaules pour progresser. Sa peau cristalline crissait contre la roche plus tendre qui s'effritait sous ses assauts furieux. A la vue de la façon dont avait été creusé le boyau, à la hâte et sans grâce, cela ne risquait de toute façon pas d'empirer les choses.
Le chemin était tortueux. Souvent courbé, parfois rampant ou de biais, toujours fulminant, Teledin progressait à travers la terre. Après de longues minutes, la galerie s'élargit enfin avant de s'ouvrir sur une large caverne voutée. Alors qu'il se redressait pour mieux voir la scène, Teledin se figea tout à coup, frappé de stupeur devant le spectacle improbable qui se déroulait sous ses yeux. Dans une lumière rougeâtre s'affairaient des hommes aux torses nus, portant, fondant, frappant, façonnant, trempant le métal dans une fournaise vomissant d'épaisses fumées noirâtres. A l'extrémité de la pièce, près d'une meule tournoyante projetant milles étincelles se trouvaient les produits finis : lames, pointes de lances et de flèches, et même l'improbable forme trapue d'un canon. Tout le métal de Refuge devait se trouver là, outils, ustensiles de cuisine ou bijoux se transformant après une chaîne de feu et de bruit en armes brillantes et acérées.
Le silence se fit peu à peu tandis que les humains réalisaient la présence du chrystalien. Un marteau solitaire raisonna encore quelques instants avant de se taire. Le souffle crépitant de la forge elle-même sembla se faire moins bruyant.
Teledin finit de se redresser. Sa colère s'était évaporée, laissant la place à une incompréhension profonde. Il savait désormais pourquoi ils avaient ressentis le besoin de se cacher pour leur sinistre besogne, mais cela n'expliquait finalement pas grand chose. Qu'espéraient les humains à s'armer ainsi?
"Que faites-vous?" leur demanda-t-il d'une voix hachée, "pourquoi détruire vos outils? Comment nourrirez-vous vos familles ensuite?"
Tous le fixaient mais seul le silence lui répondit.
"Je ne pourrais pas vous aider si je n'ai pas connaissance de la situation. Et quelle qu'elle soit vous n'avez pas besoin d'armes?"
L'un des hommes finit par s'avancer. Large et puissant, Shawn Nin, le vétérinaire.
"Nos bêtes meurent, golem, nous ne pouvons déjà plus nourrir nos familles?"
"Vous armer ne guérira pas les broute-roches soigneur, tu dois le savoir mieux que personne."
Le ton de l'humain monta. La colère perçait dans sa voix.
"Rien ne les guérira, j'ai tout essayé. Leurs yeux s'injectent de sang tout d'abord, puis ils se mettent à baver et perdent leur laine par touffes entières. Ils ne mangent plus, boivent à peine. En quelques jours les plus fort d'entre eux sont faméliques. Et tous meurent en moins de deux semaines? Les trois-quarts des troupeaux sont déjà morts?"
Sans ses bêtes, la petite communauté ne pouvait effectivement pas espérer survivre.
"Pourquoi ne pas m'avoir contacté dans ce cas? Vous disposez de ce qu'il faut pour les situations d'urgence de ce type."
Shawn Nin cracha à terre. Un murmure agité parcouru la foule.
"Où était votre aide pendant la Grande Famine? Nous avons attendu des semaines de la nourriture et de l'eau, rien n'est venu. Vous êtes venu constater notre misère et porter des mots creux pendant que les nôtres mourraient. Et pendant la Peste Grise? Nous vous avons appelé cette fois-là encore, et parmi les survivants, ceux qui ne se sont pas décomposés vivant, aucun ne s'est rappelé vous avoir vu avec des médicaments ou quoi que ce soit pour nous aider! Non chrystalien, nous ne vous avons pas appelé à l'aide, nous n'avions pas besoin de vous voir venir contempler nos bêtes mourantes et prendre en pitié nos enfants."
Teledin tiqua. Les deux tragiques épisodes avaient failli venir à bout des réfugiés et il n'avait rien pu faire. Le Conseil estimaient alors que les humains pouvaient bien se débrouiller seul et lui avait formellement interdit d'intervenir. La guerre n'était pas si loin de mémoire de chrystalien, et nombreux encore étaient ceux qui considéraient que la déportation dans le désert Ocre étaient une mesure trop douce pour les colons de Oon.
Shawn Nin avait raison, sans doute n'aurait-il rien pu faire cette fois-ci encore.
"Et les armes?"
L'humain répondit, le défi dans la voix, et autre chose aussi. De la peur?
"Nous irons prendre la nourriture et les bêtes là où elles se trouvent."
Il n'existait pas tant d'endroits que ça où la nourriture et les bêtes des hommes pouvaient se trouver. Tous étaient des villages humains.
Incrédule, Teledin demanda :
"Vous tueriez vos frères de race pour assurer la survie de votre village?"
"Si certains doivent mourir, alors que ce soit d'autres que nous! Notre loyauté va aux nôtres avant tout"
Malgré son attitude bravache, le chrystalien sentait que Shawn Nin n'était pas aussi à l'aise avec la notion que ce qu'il affichait.
"Cela ne résoudra rien. Que pensez-vous qu'il se passera lorsque les Anciens verront des humains tuer d'autre humains?"
Murmures dans la salle. Visiblement ils ne savaient pas vraiment mais imaginaient le pire. Teledin n'était d'ailleurs pas certains de ce qui pourrait bien arriver. En fonction de l'éloquence des orateurs et de l'influence des différentes factions, le Conseil pouvait très bien décider de laisser les humains se massacrer entre eux.
Mais l'idée même de voir ceux qu'on lui avait confier s'adonner au pillage révoltait le chrystalien. Il ne pouvait pas les laisser faire et voir ce qui allait arriver.
"Vous ne ferez pas cela. Il est encore temps de détruire ces armes. En expliquant la situation actuelle, je suis sûr que les Anciens ne vous sanctionnerons pas pour avoir creusé jusqu'à cette salle."
Les humains ne répondirent pas, ils se contentaient de le fixer, indécis. Teledin se dirigea alors vers le fond de la salle, vers les armes, fermement décidé à mettre un terme à cette folie.
Soudain, quelqu'un s'interposa. C'était un jeune homme, presque un enfant encore. Il tremblait de tout son corps mais se planta devant le chrystalien.
"Non, c'est notre dernier espoir. Vous ne pouvez pas faire ça!"
Sans répondre, Teledin l'écarta doucement de sa route. L'humain essaya bien de résister, mais qu'était-il face au puissant chrystalien?
Il arriva enfin devant les armes. Il saisit tout d'abord une lame recourbée, qui n'attendait plus que sa garde pour former un redoutable cimeterre. Teledin la brisa en morceaux et en écrasa le fil entre ses mains herculéennes jusqu'à le rendre irrécupérable. Le métal crissait, criait, souffrait, cédait. Derrière lui, les hommes le regardait faire, tétanisés. Une poignée de pointes de flèches subit le même sort, et il venait tout juste de saisir une nouvelle lame lorsqu'il fut de nouveau interrompu.
"Par ici golem!"
Le jeune homme, de nouveau. Il se tenait cette fois-ci derrière le canon. La bouche de métal luisante était tourné vers le chrystalien. L'humain tenait à la main un brandon rougeoyant. Distraitement, Teledin se demanda comment les humains avaient pu faire de la poudre noire alors que la plupart des ingrédients ne se trouvaient pas dans la région? Comment diable avaient-ils obtenu du salpêtre par exemple? Peut être avaient-ils réussis à inventer quelque nouvelle substance explosive à partir des maigres ressources à leur disposition. L'ingéniosité des humains semblait sans limite, surtout lorsqu'il s'agissait de détruire malheureusement.
"Eloigne toi des armes, sinon je? je n'hésiterai pas à faire feu."
Sa main comme sa voix tremblait. De grosses gouttes de sueurs coulaient sur son front et la chaleur de la forge ne devait pas y être pour grand chose.
Teledin l'ignora, saisit la lame à pleine main et la brisa d'un seul geste. L'instant d'après un coup puissant lui percuta le torse. Quelque chose craqua. Le chrystalien se sentit soulevé du sol et retomber lourdement sur le dos. Ce ne fut qu'après qu'il entendit la détonation qui résonnait encore à travers la chambre.
Groggy, il lui fallut quelques secondes pour trouver la force de se redresser péniblement. Autour de lui, les humains, flous comme tout le reste, s'agitaient apparemment sans but. Certains devaient crier, mais le chrystalien ne les entendait pas. D'une main, il examina son torse. Des morceaux de cristal rouge, fragilisés, tombèrent au sol. Au fond d'un creux circulaire, ses doigts trouvèrent une fente, puis une deuxième. Pas très étendues, pas très profondes, pas très graves. Le derme lui-même semblait intact. Le boulet d'acier, qui avait roulé un peu plus loin, n'avait heureusement pas eut la puissance de pénétration des armes modernes anti-chrystalien. Déjà, sa vue se faisait moins trouble. Le choc, surtout, avait été rude. Mentalement, plus que physiquement. Ils lui avaient tiré dessus. Ils avaient essayé de le tuer. Il n'aurait jamais cru que cela possible.
Lentement, le chrystalien prit la direction de la sortie.
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
Morose, Teledin regardait sans vraiment la voir la vallée du Nube en contrebas. Perchée en haut d'une falaise, à la limite du désert Fauve, la maison en terre ronde du chrystalien disposait d'une vue imprenable sur l'une des rares régions fertiles de la planète. Le vert teinté de rouge des plantes locales encadrait le ruban sombre du fleuve qui serpentait à travers les milles et un tons jaune des plaines désertiques alentours. Au loin on devinait l'étendue scintillante de la mer Venteuse, étendue d'eau malingre qui combattait plus ou moins bien l'évaporation en fonction des saisons et des apports en eau du Nube.
Plusieurs jours étaient passés depuis son retour du désert Ocre et son rapport aux Anciens. Sa blessure, aussi superficielle qu'elle puisse être n'était pas dissimulable et des explications lui avaient été demandés dés qu'il avait posé le pied dans la Maison du Conseil. Encore sous le choc, le chrystalien s'était contenté de raconter son histoire telle-quelle, d'une voix monocorde et plate. Aujourd'hui, il regrettait un peu de n'avoir pas pris la peine d'adoucir le tableau.
Encore que? Teledin ne savait plus quoi penser. Opposant de longue date à la ségrégation humaine, il avait accepté le poste de surveillant de Refuge lors de son service civique, à l'issue de la guerre, afin de pouvoir agir autant que possible en faveur des déportés. Le chrystalien avait été convaincu que malgré les rigueurs de leur vie actuelle, les habitants de Refuge finiraient par comprendre Gaïa, dans une certaine mesure tout du moins. Gia, par exemple, lui avait parue être le fer de lance de ces nouvelles générations sensibles à la terre qu'il avait tant espéré, l'annonce d'un être humain nouveau avec lequel les chrystaliens pourraient vivre en harmonie.
Mais s'était-il trompé? Sa foi dans la nature humaine était-elle dénuée de base? Quelque soit l'adversité, aucun chrystalien n'aurait imaginé piller ses voisins! N'est-ce pas? Etait-ce certain? Teledin n'osait plus se reposer sur aucune de ses convictions?
"Nous vous informerons de notre décision à l'issue des débats" avaient déclaré les Anciens.
Alors Teledin attendait, l'esprit vide pour ne pas penser, pour ne pas imaginer les conséquences des évènements de Refuge et surtout pour ne pas avoir à se remettre en question, pour ne pas avoir à décider que toutes ces années d'investissement n'avaient été qu'un formidable gâchis, une grossière erreur de sa part.
Soudain, le carillon des annonces officielles résonna à travers la bâtisse et le petit terminal de la terrasse se mit en marche. Le sable-crystal voltigea quelques instants avant de se fixer sur la forme d'un chrystalien assis, jambes croisées. Teledin reconnu Deltor, l'un des Anciens, porte-parole du Conseil. Une allocution officielle? La première depuis la guerre, Teledin doutait que cela ne soit pas en rapport avec ses propres ennuis.
"Peuple de Oon. Le Conseil a siégé ces trois derniers jours suite à un incident d'une gravité exceptionnelle impliquant les humains. Il y a quatre jours en effets, l'un de nos surveillants fut violemment agressé dans le village humain connu sous le nom de Refuge. Il ne doit sa survie qu'au manque de moyens adaptés des assaillants, le Conseil ayant jugé manifeste l'intention de nuire. De plus cette agression a eut lieu dans le cadre d'un complot plus vaste, visant à attaquer les autres communautés humaines afin de se procurer des ressources diverses dont les habitants de Refuge jugeaient manquer."
La présentation des choses et l'élément officiel laissaient à Teledin un sentiment d'appréhension.
"Après de longues délibérations, et vu l'aspect exemplaire jusqu'à présent de cette communauté?"
De la clémence? Mais dans ce cas pourquoi prendre la peine de prendre la parole en public?
"? le Conseil a conclu, à son grand regret, que les manifestations violentes et barbares des humains sont, comme certains de nos sociologues le soutiennent depuis longtemps, liées à leur nature intrinsèque. Cette conclusion étant tirée, la politique d'isolement, basée sur le principe du doute bienveillant, n'a plus lieu d'être. Puisque les humains sont incapable de vivre en harmonie avec nous, et, chose plus étonnante encore, avec eux-mêmes, les chrystaliens de Oon n'ont plus désormais la moindre raison de partager ressources et espace vital avec eux. Le Conseil vient donc de dépêcher le quatrième bataillon d'infanterie légère pour régler la question humaine définitivement. Merci de votre attention."
Avant même la fin de l'allocution Teledin courait en direction de sa barge, calculant frénétiquement le temps qu'il lui faudrait pour rallier Refuge. Le quatrième bataillon d'infanterie légère était basé à la limite nord du désert Ocre, loin de Roche-Noire, mais les militaires disposaient de précieuses minutes d'avances, de véhicules bien plus rapide et Teledin n'était guère lui-même plus prêt de l'ancien volcan. Peut être seraient-ils ralentis par les besoins de la planification? Mais les partisans de la non-cohabitation, nombreux dans l'armée, avaient plus d'une fois soutenu que "mettre un terme au problème était une question d'heures pour peu que la bonne décision soit prise".
Il lui faudrait un miracle pour arriver à temps, et un autre pour être en mesure de faire quelque chose une fois sur place. En lançant sa barge à travers la vallée, Teledin priait comme il n'avait jamais prié.
Plusieurs jours étaient passés depuis son retour du désert Ocre et son rapport aux Anciens. Sa blessure, aussi superficielle qu'elle puisse être n'était pas dissimulable et des explications lui avaient été demandés dés qu'il avait posé le pied dans la Maison du Conseil. Encore sous le choc, le chrystalien s'était contenté de raconter son histoire telle-quelle, d'une voix monocorde et plate. Aujourd'hui, il regrettait un peu de n'avoir pas pris la peine d'adoucir le tableau.
Encore que? Teledin ne savait plus quoi penser. Opposant de longue date à la ségrégation humaine, il avait accepté le poste de surveillant de Refuge lors de son service civique, à l'issue de la guerre, afin de pouvoir agir autant que possible en faveur des déportés. Le chrystalien avait été convaincu que malgré les rigueurs de leur vie actuelle, les habitants de Refuge finiraient par comprendre Gaïa, dans une certaine mesure tout du moins. Gia, par exemple, lui avait parue être le fer de lance de ces nouvelles générations sensibles à la terre qu'il avait tant espéré, l'annonce d'un être humain nouveau avec lequel les chrystaliens pourraient vivre en harmonie.
Mais s'était-il trompé? Sa foi dans la nature humaine était-elle dénuée de base? Quelque soit l'adversité, aucun chrystalien n'aurait imaginé piller ses voisins! N'est-ce pas? Etait-ce certain? Teledin n'osait plus se reposer sur aucune de ses convictions?
"Nous vous informerons de notre décision à l'issue des débats" avaient déclaré les Anciens.
Alors Teledin attendait, l'esprit vide pour ne pas penser, pour ne pas imaginer les conséquences des évènements de Refuge et surtout pour ne pas avoir à se remettre en question, pour ne pas avoir à décider que toutes ces années d'investissement n'avaient été qu'un formidable gâchis, une grossière erreur de sa part.
Soudain, le carillon des annonces officielles résonna à travers la bâtisse et le petit terminal de la terrasse se mit en marche. Le sable-crystal voltigea quelques instants avant de se fixer sur la forme d'un chrystalien assis, jambes croisées. Teledin reconnu Deltor, l'un des Anciens, porte-parole du Conseil. Une allocution officielle? La première depuis la guerre, Teledin doutait que cela ne soit pas en rapport avec ses propres ennuis.
"Peuple de Oon. Le Conseil a siégé ces trois derniers jours suite à un incident d'une gravité exceptionnelle impliquant les humains. Il y a quatre jours en effets, l'un de nos surveillants fut violemment agressé dans le village humain connu sous le nom de Refuge. Il ne doit sa survie qu'au manque de moyens adaptés des assaillants, le Conseil ayant jugé manifeste l'intention de nuire. De plus cette agression a eut lieu dans le cadre d'un complot plus vaste, visant à attaquer les autres communautés humaines afin de se procurer des ressources diverses dont les habitants de Refuge jugeaient manquer."
La présentation des choses et l'élément officiel laissaient à Teledin un sentiment d'appréhension.
"Après de longues délibérations, et vu l'aspect exemplaire jusqu'à présent de cette communauté?"
De la clémence? Mais dans ce cas pourquoi prendre la peine de prendre la parole en public?
"? le Conseil a conclu, à son grand regret, que les manifestations violentes et barbares des humains sont, comme certains de nos sociologues le soutiennent depuis longtemps, liées à leur nature intrinsèque. Cette conclusion étant tirée, la politique d'isolement, basée sur le principe du doute bienveillant, n'a plus lieu d'être. Puisque les humains sont incapable de vivre en harmonie avec nous, et, chose plus étonnante encore, avec eux-mêmes, les chrystaliens de Oon n'ont plus désormais la moindre raison de partager ressources et espace vital avec eux. Le Conseil vient donc de dépêcher le quatrième bataillon d'infanterie légère pour régler la question humaine définitivement. Merci de votre attention."
Avant même la fin de l'allocution Teledin courait en direction de sa barge, calculant frénétiquement le temps qu'il lui faudrait pour rallier Refuge. Le quatrième bataillon d'infanterie légère était basé à la limite nord du désert Ocre, loin de Roche-Noire, mais les militaires disposaient de précieuses minutes d'avances, de véhicules bien plus rapide et Teledin n'était guère lui-même plus prêt de l'ancien volcan. Peut être seraient-ils ralentis par les besoins de la planification? Mais les partisans de la non-cohabitation, nombreux dans l'armée, avaient plus d'une fois soutenu que "mettre un terme au problème était une question d'heures pour peu que la bonne décision soit prise".
Il lui faudrait un miracle pour arriver à temps, et un autre pour être en mesure de faire quelque chose une fois sur place. En lançant sa barge à travers la vallée, Teledin priait comme il n'avait jamais prié.
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
Le voyage dura une éternité. Les minutes semblaient des heures, les heures, des semaines. Pourtant, par quelque atroce jeu du temps, chaque seconde lui glissait entre les doigts, plus insaisissable que le sable, plus précieuse que l'or.
Fixant toute son attention sur le système de positionnement et la lente décroissance du compteur de distance à l'arrivée, Teledin n'accorda pas un instant aux paysages qu'il aimait tant contempler en temps normal et qui jalonnaient l'itinéraire : les monts Corpep dont les roches riches en cuivre avaient une étonnante teinte verte, la Citée Mosaïque qui du ciel formait d'étonnantes figures multicolores ou encore la forêt fossile du Spat aux troncs torturés d'un blanc agressif.
Le désert Ocre finit par apparaître enfin à l'horizon. Dans le lointain, la haute silhouette déchiquetée de Roche-Noire pouvait déjà se deviner. La relative fertilité des plaines du bassin Owloh laissa peu à peu place aux roches rouges puis à l'ondulation des dunes. Alors que la montagne se rapprochait, augmentait la fébrilité de Teledin. Il se surprit soudain à arpenter la plate-forme de long en large. Agrippant le rebord de pierre des deux mains, il se força si ce n'est au calme, tout du moins à l'immobilisme.
Au dessus de Roche-Noire flottaient les formes presque invisibles de barges d'assauts. L'?il entrainé pendant la guerre, Teledin sut reconnaître les petites anomalies du décor qui révélaient les puissants engins de guerre dissimulés par leur blindage en cristal-caméléon, une variante militaire du sable-cristal des terminaux universels.
Alors qu'il se rapprochait, le chrystalien s'attendait à être interpellé à chaque instant, mais rien ne vint. Etaient-ils trop occupés pour se préoccuper de lui ou au contraire sa présence ne pouvait-elle plus être d'aucune gêne que ce soit? Alors qu'il faisait descendre sa propre barge à l'entée de la vallée, le silence inquiétant qui régnait sur les lieux lui sembla de mauvaise augure.
Il était arrivé trop tard.
Les pans de toiles et les ponts qui avaient traversés la vallées pendaient désormais en lambeaux le long de murs aux décorations souillées de sang et d'impacts. Ici et là, un bras, une jambe, un bout de corps quelconque gisait dans la poussière, plus rarement un cadavre entier ou presque. Comme le macabre spectacle le démontrait sans peine, l'infanterie légère selon les normes chrystaliennes avait tout de l'armement lourd d'un point de vue humain. Mais lents et pesants, les enfants de Gaïa comptaient depuis toujours sur la puissance de feu pour compenser leur manque de mobilité.
Distraitement, perdu dans un état étrangement détaché, Teledin nota que les armes des humains à l'origine de tout ceci n'étaient même pas visibles, sans doute n'avaient-ils pas eu le temps de s'en saisir. Quelle aide auraient-elles bien pu leur apporter de toute façon?
Un soldat sortit soudain d'une des habitations, un pan de mur effondré servant désormais d'entrée au format chrystalien. Surpris Teledin ne put s'empécher de le dévisager.
Grand et large, il avait sur l'épaule un canon dont le revêtement protecteur de cristal noir tranchait avec sa peau rouge clair. Teledin reconnut un Sera, une arme à tir-rapide multi-munitions, sans doute chargée avec les projectiles à fragmentation qui avaient été si efficaces pendant la guerre. Munitions et énergie se portaient sur le dos, octroyant ainsi une importante autonomie à l'utilisateur. Pour compléter cet attirail, le militaire disposait également de griffes d'acier dont les reflets irisés trahissaient le fin film de diamant qui leur donnait un fil à la précision nanométrique. Fournissant des lames plus souple, moins cassantes que les armes traditionnelles de cristal pur, ce procédé de fabrication servait pour tout les équipments de corps-à-corps de l'armée, que ce soit lances, griffes ou couteaux.
Bizarrement, le soldat n'avait pas l'air particulièrement surpris à la vue de Teledin, pour autant que ce dernier pouvait en juger face à un visage à moitié dissimulé par l'hologramme d'un affichage tête-haute.
Le militaire se rapprocha de lui sans se soucier de ce sûr quoi il marchait. Ecoeuré, Teledin détourna les yeux.
"La zone est sécurisée, vous avez l'autorisation d'y circuler tant que vous ne perturbez pas la suite des opérations."
"La suite?"
Le soldat désigna la scène d'un geste large :
"Le nettoyage? Nous allons les enterrer selon leurs rites dans l'une des cavernes."
Leurs rites? Teledin se demanda brièvement si quelqu'un dans l'armée avait lu son essai sur les spécificités funéraires des déportés. Il laissa néanmoins la question de coté, quelle importance cela avait-il réellement après tout?
Le chrystalien erra un long moment dans les ruines de Refuge. Incapable de s'empécher de regarder, il justifiait son attitude par la recherche d'un improbable survivant. Mais les militaires avaient bien fait leur travail et les ruines ne contenaient pas âme qui vive hormis les soldats qu'il pouvait voir ça et là en train de ramasser les corps.
Teledin finit par arriver dans une pièce exigue où il avait à pein la place de déplacer sa grande carcasse. Une lumière chiche entrait par une série de fenêtres en partie masquée par des rideaux déchirés. Au sol, une petite forme maigre était allongée, recroquevillée en position f?tale comme pour protéger quelque chose au creux de ses mains. Gia? Trois plaies précises lui déchiraient le dos. Un filet de sang marquait la commisure des lèvres, des larmes encore humides parsemaient les joues.
Le chrystalien se laissa tomber à terre, la mort de la jeune fille dont il avait été si proche d'une certaine façon l'amenant enfin à saisir pleinement la réalité du massacre. Les images défiliaient devant ses yeux comme un kaleïdoscope macabre et il resta là un long moment, écrasé par le poid des évènements et sa propre responsabilité. Ils étaient morts, tous, pas seulement les habitants de Refuge mais également ceux des milles et une implantations humaines éparpillés à travers le désert Ocre. Et c'était de sa faute?
La nuit tombait. Une lumière rouge baignant la pièce alors qu'à l'extérieur le soleil de Oon disparaissait à l'horizon. Teledin s'arracha enfin à la spirale de culpabilité dans laquelle il avait sombré tout l'après-midi. Il remarqua soudain sur les étagères de la pièce une multitude de sculptures de pierre, de tailles variées. Les travaux de Gia? Doucement, le chrystalien saisit une des mains de la jeune fille, pour lui dire au revoir, pour lui dire pardon, même si cela ne servait à rien.
Un objet roula au sol, libéré de l'étreinte de la morte. C'était un bloc à moitié taillé de pierre ocre, si commun dans le désert. Bien qu'inachevée, on devinait sans peine que l'?uvre représentait un chrystalien assis jambe croisées, tenant au creux de ses bras un enfant humain endormi. Même si le visage n'avait pas été aussi détaillé, Teledin aurait reconnu sans hésiter la scène, quelques heures de paix remontant à leur première rencontre. Tremblant il ramassa délicatement la sculpture et la glissa dans une poche fixée à sa taille. Il saisit ensuite le corps de la jeune fille et sortit.
Il l'enterra sur un piton surplombant le village, creusant la tombe à la main à travers la roche sombre. Là elle pourrait voir le soleil du matin comme celui du soir, l'immensité du désert et l'ombre gigantesque de la montagne. Il scella ensuite la sépulture d'une épaisse dalle de pierre où il nota son nom en caractères humains et chyrstaliens, puis, après une longue hésitation, l'épithaphe suivante :
"C?ur de Pierre"
La plupart des humains ne comprendraient pas, voir s'indigneraient si jamais l'un d'entre eux venait jamais ici. Mais ce n'était pas pour eux que Teledin le faisait.
Gia aurait compris, c'était l'essentiel.
Fixant toute son attention sur le système de positionnement et la lente décroissance du compteur de distance à l'arrivée, Teledin n'accorda pas un instant aux paysages qu'il aimait tant contempler en temps normal et qui jalonnaient l'itinéraire : les monts Corpep dont les roches riches en cuivre avaient une étonnante teinte verte, la Citée Mosaïque qui du ciel formait d'étonnantes figures multicolores ou encore la forêt fossile du Spat aux troncs torturés d'un blanc agressif.
Le désert Ocre finit par apparaître enfin à l'horizon. Dans le lointain, la haute silhouette déchiquetée de Roche-Noire pouvait déjà se deviner. La relative fertilité des plaines du bassin Owloh laissa peu à peu place aux roches rouges puis à l'ondulation des dunes. Alors que la montagne se rapprochait, augmentait la fébrilité de Teledin. Il se surprit soudain à arpenter la plate-forme de long en large. Agrippant le rebord de pierre des deux mains, il se força si ce n'est au calme, tout du moins à l'immobilisme.
Au dessus de Roche-Noire flottaient les formes presque invisibles de barges d'assauts. L'?il entrainé pendant la guerre, Teledin sut reconnaître les petites anomalies du décor qui révélaient les puissants engins de guerre dissimulés par leur blindage en cristal-caméléon, une variante militaire du sable-cristal des terminaux universels.
Alors qu'il se rapprochait, le chrystalien s'attendait à être interpellé à chaque instant, mais rien ne vint. Etaient-ils trop occupés pour se préoccuper de lui ou au contraire sa présence ne pouvait-elle plus être d'aucune gêne que ce soit? Alors qu'il faisait descendre sa propre barge à l'entée de la vallée, le silence inquiétant qui régnait sur les lieux lui sembla de mauvaise augure.
Il était arrivé trop tard.
Les pans de toiles et les ponts qui avaient traversés la vallées pendaient désormais en lambeaux le long de murs aux décorations souillées de sang et d'impacts. Ici et là, un bras, une jambe, un bout de corps quelconque gisait dans la poussière, plus rarement un cadavre entier ou presque. Comme le macabre spectacle le démontrait sans peine, l'infanterie légère selon les normes chrystaliennes avait tout de l'armement lourd d'un point de vue humain. Mais lents et pesants, les enfants de Gaïa comptaient depuis toujours sur la puissance de feu pour compenser leur manque de mobilité.
Distraitement, perdu dans un état étrangement détaché, Teledin nota que les armes des humains à l'origine de tout ceci n'étaient même pas visibles, sans doute n'avaient-ils pas eu le temps de s'en saisir. Quelle aide auraient-elles bien pu leur apporter de toute façon?
Un soldat sortit soudain d'une des habitations, un pan de mur effondré servant désormais d'entrée au format chrystalien. Surpris Teledin ne put s'empécher de le dévisager.
Grand et large, il avait sur l'épaule un canon dont le revêtement protecteur de cristal noir tranchait avec sa peau rouge clair. Teledin reconnut un Sera, une arme à tir-rapide multi-munitions, sans doute chargée avec les projectiles à fragmentation qui avaient été si efficaces pendant la guerre. Munitions et énergie se portaient sur le dos, octroyant ainsi une importante autonomie à l'utilisateur. Pour compléter cet attirail, le militaire disposait également de griffes d'acier dont les reflets irisés trahissaient le fin film de diamant qui leur donnait un fil à la précision nanométrique. Fournissant des lames plus souple, moins cassantes que les armes traditionnelles de cristal pur, ce procédé de fabrication servait pour tout les équipments de corps-à-corps de l'armée, que ce soit lances, griffes ou couteaux.
Bizarrement, le soldat n'avait pas l'air particulièrement surpris à la vue de Teledin, pour autant que ce dernier pouvait en juger face à un visage à moitié dissimulé par l'hologramme d'un affichage tête-haute.
Le militaire se rapprocha de lui sans se soucier de ce sûr quoi il marchait. Ecoeuré, Teledin détourna les yeux.
"La zone est sécurisée, vous avez l'autorisation d'y circuler tant que vous ne perturbez pas la suite des opérations."
"La suite?"
Le soldat désigna la scène d'un geste large :
"Le nettoyage? Nous allons les enterrer selon leurs rites dans l'une des cavernes."
Leurs rites? Teledin se demanda brièvement si quelqu'un dans l'armée avait lu son essai sur les spécificités funéraires des déportés. Il laissa néanmoins la question de coté, quelle importance cela avait-il réellement après tout?
Le chrystalien erra un long moment dans les ruines de Refuge. Incapable de s'empécher de regarder, il justifiait son attitude par la recherche d'un improbable survivant. Mais les militaires avaient bien fait leur travail et les ruines ne contenaient pas âme qui vive hormis les soldats qu'il pouvait voir ça et là en train de ramasser les corps.
Teledin finit par arriver dans une pièce exigue où il avait à pein la place de déplacer sa grande carcasse. Une lumière chiche entrait par une série de fenêtres en partie masquée par des rideaux déchirés. Au sol, une petite forme maigre était allongée, recroquevillée en position f?tale comme pour protéger quelque chose au creux de ses mains. Gia? Trois plaies précises lui déchiraient le dos. Un filet de sang marquait la commisure des lèvres, des larmes encore humides parsemaient les joues.
Le chrystalien se laissa tomber à terre, la mort de la jeune fille dont il avait été si proche d'une certaine façon l'amenant enfin à saisir pleinement la réalité du massacre. Les images défiliaient devant ses yeux comme un kaleïdoscope macabre et il resta là un long moment, écrasé par le poid des évènements et sa propre responsabilité. Ils étaient morts, tous, pas seulement les habitants de Refuge mais également ceux des milles et une implantations humaines éparpillés à travers le désert Ocre. Et c'était de sa faute?
La nuit tombait. Une lumière rouge baignant la pièce alors qu'à l'extérieur le soleil de Oon disparaissait à l'horizon. Teledin s'arracha enfin à la spirale de culpabilité dans laquelle il avait sombré tout l'après-midi. Il remarqua soudain sur les étagères de la pièce une multitude de sculptures de pierre, de tailles variées. Les travaux de Gia? Doucement, le chrystalien saisit une des mains de la jeune fille, pour lui dire au revoir, pour lui dire pardon, même si cela ne servait à rien.
Un objet roula au sol, libéré de l'étreinte de la morte. C'était un bloc à moitié taillé de pierre ocre, si commun dans le désert. Bien qu'inachevée, on devinait sans peine que l'?uvre représentait un chrystalien assis jambe croisées, tenant au creux de ses bras un enfant humain endormi. Même si le visage n'avait pas été aussi détaillé, Teledin aurait reconnu sans hésiter la scène, quelques heures de paix remontant à leur première rencontre. Tremblant il ramassa délicatement la sculpture et la glissa dans une poche fixée à sa taille. Il saisit ensuite le corps de la jeune fille et sortit.
Il l'enterra sur un piton surplombant le village, creusant la tombe à la main à travers la roche sombre. Là elle pourrait voir le soleil du matin comme celui du soir, l'immensité du désert et l'ombre gigantesque de la montagne. Il scella ensuite la sépulture d'une épaisse dalle de pierre où il nota son nom en caractères humains et chyrstaliens, puis, après une longue hésitation, l'épithaphe suivante :
"C?ur de Pierre"
La plupart des humains ne comprendraient pas, voir s'indigneraient si jamais l'un d'entre eux venait jamais ici. Mais ce n'était pas pour eux que Teledin le faisait.
Gia aurait compris, c'était l'essentiel.
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
Ce commandant posséde aucun système solaire.
Ce commandant dirige environ personne.
Teledin coupa la communication. Sur son bureau, la sculpture inachevée de Gia semblait le fixer, comme toujours. Bien des cycles étaient passés depuis les évènements de Oon et Teledin n'aurait jamais cru avoir de nouveau l'occasion d'arpenter la planète.
Après le génocide, n'ayons pas peur des mots, le chrystalien avait fuit, errant de monde en monde pour tenter d'oublier, de se débarrasser de ce sentiment lancinant de culpabilité qui aujourd'hui encore le hantait. Il avait fini par intégrer le Clan Planartiste, espérant trouver dans leur idéal de quoi repartir sur de nouvelles bases, de quoi s'occuper l'esprit. Cela avait marché, en partie, le chrystalien s'était découvert un talent dans le domaine de la planartisation et avait rapidement grimpé les échelons du clan. Il aimait ce qu'il faisait. Il construisait, bâtissait, embellissait, loin de la mort et de la destruction. Celles-ci l'avaient pourtant rattrapés, avec la guerre cybériane et la catastrophe de Kanatipul.
Et maintenant Oon n'était plus si loin, le Clan devenu nation l'avait intégré et la situation s'étant amélioré le traffic civil allait pouvoir reprendre.
Le Planartiste Somat lui avait proposé une place dans le premier vol. Teledin avait accepté. Comment le vieux chrystalien pouvait-il connaître son passé? Cela lui échappait. Mais alors qu'il discutait avec lui quelques instant auparavant, Teledin avait pour la première fois réellement saisit le caractère antique du Planartiste, l'expérience séculaire derrière cette peau que l'âge avait rendue pierreuse : pour une raison ou une autre, Teledin avait lu dans les yeux de Somat une compréhension profonde et complète de ce que lui-même avait vécu. Cela avait quelque chose de réconfortant, de triste également.
Il partirait dans deux jours. Une courte visite, pour faire le point, pour tourner la page, enfin.
Le temps avait finit ce que les armes avaient commencées. De Refuge il ne restait plus que quelques ruines, des grottes à moitiées effondrées. Ça et là on devinait encore des marques d'aménagement, des traces de pigments anciens. Dans l'ancienne salle commune, à l'abris des intempéries, on pouvait presque encore suivre la grande fresque qui avait compté l'histoire des déportés. Les couleurs étaient passées, les traits moins nets mais les motifs blancs et rouges brulaient comme neuf dans la mémoire de Teledin. Dans une des cavernes, un grand caern marquait la fosse commune.
Alors qu'il montait vers la tombe de Gia, il aperçut une stèle blanche posée non loin. Intrigué, il hata le pas.
C'était un mémorial, une longue liste de noms gravés dans la pierre, sans doute tirés des archives de l'ancien Conseil. Une mention les surplombait :
" La vérité de demain se nourrit de l'erreur d'hier"
Suivait un nom humain, Antoine de Saint-Exupéry. Le chrystalien trouva la citation étrangement ambiguë et se demanda si l'effet était volontaire.
A coté, sur la tombe de Gia, quelqu'un avait placé l'ensemble des sculptures de la jeune fille, surmonté d'une grand cloche de verre pour les protéger. Après quelques instants d'hésitation, Teledin sortit de son sac la statuette inachevée qu'il avait rammené avec lui de Kanatipul, souleva la cloche et la posa à coté des autres. En lui, quelque chose sembla également trouver sa place.
Et enfin les larmes purent venir.
Après le génocide, n'ayons pas peur des mots, le chrystalien avait fuit, errant de monde en monde pour tenter d'oublier, de se débarrasser de ce sentiment lancinant de culpabilité qui aujourd'hui encore le hantait. Il avait fini par intégrer le Clan Planartiste, espérant trouver dans leur idéal de quoi repartir sur de nouvelles bases, de quoi s'occuper l'esprit. Cela avait marché, en partie, le chrystalien s'était découvert un talent dans le domaine de la planartisation et avait rapidement grimpé les échelons du clan. Il aimait ce qu'il faisait. Il construisait, bâtissait, embellissait, loin de la mort et de la destruction. Celles-ci l'avaient pourtant rattrapés, avec la guerre cybériane et la catastrophe de Kanatipul.
Et maintenant Oon n'était plus si loin, le Clan devenu nation l'avait intégré et la situation s'étant amélioré le traffic civil allait pouvoir reprendre.
Le Planartiste Somat lui avait proposé une place dans le premier vol. Teledin avait accepté. Comment le vieux chrystalien pouvait-il connaître son passé? Cela lui échappait. Mais alors qu'il discutait avec lui quelques instant auparavant, Teledin avait pour la première fois réellement saisit le caractère antique du Planartiste, l'expérience séculaire derrière cette peau que l'âge avait rendue pierreuse : pour une raison ou une autre, Teledin avait lu dans les yeux de Somat une compréhension profonde et complète de ce que lui-même avait vécu. Cela avait quelque chose de réconfortant, de triste également.
Il partirait dans deux jours. Une courte visite, pour faire le point, pour tourner la page, enfin.
Le temps avait finit ce que les armes avaient commencées. De Refuge il ne restait plus que quelques ruines, des grottes à moitiées effondrées. Ça et là on devinait encore des marques d'aménagement, des traces de pigments anciens. Dans l'ancienne salle commune, à l'abris des intempéries, on pouvait presque encore suivre la grande fresque qui avait compté l'histoire des déportés. Les couleurs étaient passées, les traits moins nets mais les motifs blancs et rouges brulaient comme neuf dans la mémoire de Teledin. Dans une des cavernes, un grand caern marquait la fosse commune.
Alors qu'il montait vers la tombe de Gia, il aperçut une stèle blanche posée non loin. Intrigué, il hata le pas.
C'était un mémorial, une longue liste de noms gravés dans la pierre, sans doute tirés des archives de l'ancien Conseil. Une mention les surplombait :
" La vérité de demain se nourrit de l'erreur d'hier"
Suivait un nom humain, Antoine de Saint-Exupéry. Le chrystalien trouva la citation étrangement ambiguë et se demanda si l'effet était volontaire.
A coté, sur la tombe de Gia, quelqu'un avait placé l'ensemble des sculptures de la jeune fille, surmonté d'une grand cloche de verre pour les protéger. Après quelques instants d'hésitation, Teledin sortit de son sac la statuette inachevée qu'il avait rammené avec lui de Kanatipul, souleva la cloche et la posa à coté des autres. En lui, quelque chose sembla également trouver sa place.
Et enfin les larmes purent venir.
| Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver [Jacques Attali] |
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